Auteur : Wayne Zita, PhD
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Les premiers mois de vie sont une période de construction intense : celle du cerveau, du système immunitaire… et du microbiote intestinal. Que se passe-t-il si l'on influence ce dernier très tôt ? En 2015, une équipe de l'Université de Turku (Finlande) a publié le suivi, sur 13 ans, d'un essai randomisé en double aveugle qui apporte un signal intrigant¹. Un signal, pas une preuve : voici ce que cette étude montre, et surtout ce qu'elle ne permet pas de conclure.
Un essai conçu pour tout autre chose
À l'origine, cet essai ne portait pas sur le cerveau : il visait à prévenir l'eczéma atopique chez des nourrissons à risque d'allergie. Au total, 159 familles ont été réparties au hasard entre deux groupes. Les mères recevaient pendant les quatre semaines précédant l'accouchement soit Lactobacillus rhamnosus GG (souche ATCC 53103, 10¹⁰ UFC par jour), soit un placebo. Après la naissance, la même préparation était donnée pendant six mois au nourrisson, ou à la mère lorsqu'elle allaitait¹.
Treize ans plus tard, 75 enfants ont pu être réévalués : 40 dans le groupe probiotique et 35 dans le groupe placebo. Les diagnostics de trouble déficitaire de l'attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) et de syndrome d'Asperger ont été posés par un neurologue ou un psychiatre pédiatre selon les critères de la CIM-10, et le microbiote intestinal avait été analysé à sept reprises, de l'âge de trois semaines à 13 ans¹.
Ce que les auteurs ont observé
À 13 ans, six enfants sur 35 du groupe placebo (17,1 %) avaient reçu un diagnostic de TDAH et/ou de syndrome d'Asperger, contre aucun des 40 enfants du groupe probiotique (P = 0,008 ; P = 0,02 après ajustement pour le sexe). Les six enfants concernés étaient tous des garçons¹.
Autre observation : chez les enfants diagnostiqués plus tard, les bifidobactéries fécales étaient moins abondantes à 6 mois (8,26 contre 9,12 log cellules par gramme ; P = 0,03), et Bifidobacterium longum l'était déjà à 3 mois (P = 0,045)¹. À 13 ans, en revanche, aucune différence de microbiote n'était détectable, et aucune signature bactérienne unique ne distinguait les enfants concernés. Les auteurs en concluent que l'effet éventuel du probiotique pourrait passer par des mécanismes qui ne se limitent pas à la composition du microbiote¹.
Pourquoi il faut rester très prudent
Ces résultats sont intrigants, mais plusieurs limites, soulignées pour la plupart par les auteurs eux-mêmes, empêchent d'en tirer une conclusion pratique.
Un critère secondaire : l'essai était dimensionné pour évaluer l'eczéma atopique, pas les troubles neuropsychiatriques. Les auteurs qualifient eux-mêmes leurs résultats de préliminaires¹.
Peu de cas et beaucoup de perdus de vue : l'observation repose sur six enfants, et 84 des 159 participants initiaux n'ont pas pu être suivis jusqu'à 13 ans, soit plus de la moitié. Les pertes de suivi étaient réparties de façon comparable entre les deux groupes, mais un biais ne peut pas être exclu¹.
Une intervention très spécifique : une seule souche, une dose précise, un schéma particulier (la mère avant la naissance, puis l'enfant ou la mère allaitante), chez des nourrissons à risque d'allergie. Ces résultats ne sont pas transposables à d'autres souches, d'autres produits, d'autres doses, ni à d'autres populations, notamment les adultes.
Des mécanismes hypothétiques : le dialogue entre l'intestin et le cerveau passe notamment par le nerf vague. Chez la souris, certaines souches de Lactobacillus modifient le comportement émotionnel par cette voie², mais rien de tel n'est démontré chez l'enfant.
Une terminologie dépassée : depuis la cinquième édition du DSM (2013), le syndrome d'Asperger n'est plus un diagnostic distinct et fait partie des troubles du spectre de l'autisme (TSA)³. L'étude regroupe donc, dans un même critère, des entités que la classification actuelle ne distingue plus de la même façon.
Et depuis ?
Par ailleurs, des essais randomisés ont testé des probiotiques chez des enfants déjà diagnostiqués. Une méta-analyse publiée en 2024, portant sur sept essais randomisés, n'a pas mis en évidence d'amélioration significative des symptômes du TDAH par rapport au placebo⁴. Attention : ce travail évalue un éventuel effet thérapeutique chez des enfants déjà diagnostiqués, une question différente de celle de la prévention étudiée à Turku. Il invite toutefois à la même retenue : l'état actuel des connaissances ne permet pas de conclure à un bénéfice des probiotiques sur ces troubles. Les auteurs de l'étude de Turku appelaient eux-mêmes à des essais de plus grande taille, conçus pour répondre à cette question¹.
Ce qu'il faut en retenir
Cette étude illustre l'intérêt des suivis au long cours et l'hypothèse selon laquelle les premiers mois de vie pourraient constituer une fenêtre sensible où le microbiote et le développement cérébral dialoguent. Elle n'établit pas qu'un probiotique prévient le TDAH ou les troubles du spectre de l'autisme, et elle ne justifie pas d'en donner à un nourrisson dans ce but. Ces conditions sont multifactorielles, avec une part génétique prépondérante¹.
Toute question sur le développement ou le comportement d'un enfant relève du pédiatre. Chez BioMira, nous lisons ces travaux pour ce qu'ils sont : des pistes de recherche à confirmer, pas des promesses.
Cet article de vulgarisation scientifique ne constitue pas un avis médical et ne concerne aucun produit en particulier.
¹ Pärtty A, Kalliomäki M, Wacklin P, Salminen S, Isolauri E. A possible link between early probiotic intervention and the risk of neuropsychiatric disorders later in childhood: a randomized trial. Pediatr Res. 2015;77(6):823-828. doi:10.1038/pr.2015.51
² Bravo JA, Forsythe P, Chew MV, et al. Ingestion of Lactobacillus strain regulates emotional behavior and central GABA receptor expression in a mouse via the vagus nerve. Proc Natl Acad Sci USA. 2011;108(38):16050-16055.
³ American Psychiatric Association. Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 5th edition (DSM-5). Arlington, VA: American Psychiatric Publishing; 2013.
⁴ Liang SC, Sun CK, Chang CH, et al. Therapeutic efficacy of probiotics for symptoms of attention-deficit hyperactivity disorder in children and adolescents: meta-analysis. BJPsych Open. 2024;10(1):e36. doi:10.1192/bjo.2023.645